VU DU PONT d’Arthur Miller, Théâtre de l’Odéon Paris

Vu du pontAuteur : Arthur Asher Miller (1915-2005) est un dramaturge, écrivain et essayiste américain. Il naît dans une famille d’immigrants polonais juifs de la classe moyenne, à Brooklyn. Son père est un petit tailleur illettré. Sa mère une institutrice. Toute la famille vit à Manhattan, près de Central Park jusqu’en 1929. La Grande Dépression ruine son père, ce qui amène la famille à déménager pour Harlem. Son écriture est fortement influencée par cet événement ainsi que par l’antisémitisme qu’il rencontrera dans le milieu des ouvriers. En plein maccarthysme il est inquiété par les autorités qui le soupçonnent d’être communiste. Tout au long de sa vie il sera politiquement engagé chez les démocrates.

Miller est une figure importante de la littérature américaine du XXe siècle. Il a écrit un nombre important de pièces de théâtre dont les plus connues sont Les Sorcières de Salem (The Crucible) et Mort d’un commis voyageur (Death of a Salesman) qui sont toujours fréquemment jouées. Miller est aussi connu pour son bref mariage avec Marilyn Monroe.

Vu du Pont a été écrit en 1955 et joué à plusieurs reprises, créé en France en 1958 par Peter Brook, et Sidney Lumet en a fait un film en 1962. On y retrouve les thèmes favoris de l’écrivain : des hommes et des femmes ordinaires en souffrance, habités par une lutte intérieure entre leur morale, leurs envies, et les valeurs de la société (souvent le rêve américain pour Miller) qui laissent trop de gens sur les côtés. Pour cette nouvelle reprise le texte a été modernisé par la traduction de Daniel Loayza, la précédente étant l’œuvre de Marcel Aymé.

Metteur en scène : Ivo van Hove est né en 1958. Après ses débuts en Belgique, il dirige une compagnie aux Pays-Bas où ses mises en scènes sont particulièrement remarquées. De 1998 à 2004 il dirige le Holland Festival. Il est depuis 2001 le directeur du Toneelgroep Amsterdam, considéré comme l’une des compagnies théâtrales les plus inventives d’Europe. Il a présenté Tragédies romaines au festival d’Avignon en 2008 et en 2014 The Fountainhead. En 2015 il met en scène Juliette Binoche dans Antigone de Sophocle en tournée mondiale. Il crée Vu du Pont d’Arthur Miller à Londres, jouée à guichet fermé pendant deux ans. Il reçoit pour cette œuvre de nombreuses récompenses dont le Critics Circle Award en 2015. Il présente cette pièce au théâtre de l’Odéon en 2015, ce qui lui vaut notamment le Grand Prix du Syndicat de la critique. Il crée en 2016, en ouverture du festival d’Avignon, Les Damnés d’après l’œuvre de Visconti (voir notre commentaire). Il a mis en scène des auteurs classiques (Molière, Shakespeare …) aussi bien que contemporains (Cocteau, Koltès, Duras, Camus, Miller ou Ibsen). Toujours de manière engagée, subversive, n’hésitant pas à aborder des sujets dangereux, sans pour autant prendre de positions morales, mais pour faire « l’expérience de nos peurs les plus profondes et de nos espoirs les plus chers ». La pièce Vu du Pont est reprise au théâtre de l’Odéon à Paris en ce début du mois de janvier, et partira en tournée en province, à Lyon au théâtre des Célestins et Radiant-Bellevue à Caluire en avril prochain, à Toulon début mars.

Analyse : Cette pièce est époustouflante de beauté, de force et d’intelligence grâce en grande partie à la mise en scène de ce magicien, Van Hove, un des grands maîtres actuels du théâtre contemporain européen. Vu du Pont part d’un banal fait divers qui se situe dans le milieu modeste des immigrés italiens de New York, dans le quartier de Red Hook, coin de Brooklyn très à l’écart, isolé, que l’on peut voir du pont. Eddie Carbone est un brave docker, honnête, travailleur acharné, qui vit entre sa femme Béatrice et la nièce de cette dernière, Catherine, orpheline qu’ils ont recueillie et qu’ils élèvent. Dès le départ on sent chez Eddie une grande tendresse pour cette fille, d’une jeunesse insolente, déjà presque femme, pleine de vie et de charme, interprétée par la très prometteuse Pauline Cheviller. Le drame s’ouvre au moment où Catherine qui a fait des études de secrétariat payées par son père adoptif, annonce à celui-ci qu’elle a une opportunité de gagner sa vie, avec un salaire supérieur au sien. Il y a beaucoup de réticence chez ce dernier à la voir entrer dans la vie active. On le sent tendu, peu à l’aise devant la sensualité éclatante de cette jeune fille à laquelle il demandera de s’habiller plus sobrement et de ne pas porter de talons. Le même soir arrivent deux cousins de sa femme, immigrés clandestins, le taiseux Marco et le solaire Rodolfo qui certes est là pour travailler, mais qui est plein de vie et se produit volontiers en chantant là où il peut. Aux regards qu’échangent Rodolfo et Catherine, à la réaction d’une jalousie exacerbée d’Eddie qui en occulte pour lui-même et les autres la véritable nature, on sent que le drame est en marche, que rien ne pourra l’arrêter, à la manière d’une tragédie grecque. Fatalité relatée par l’avocat Alfieri (Alain Fromager), italien d’origine, qui à la manière du cœur des tragédies antiques nous donne quelques clés et nous annonce le cours inéluctable des évènements. Il représente aussi la force de la loi en contradiction avec celle des sentiments.

La mise en scène d’Ivo Van Hove, épaulé par son fidèle scénographe Jan Versweyveld, donne à ce drame une puissance, une émotion, une subtilité rares au théâtre. Elle ne manque pas de surprendre le spectateur dès son entrée dans la salle. Pas de rangées de fauteuils classiques mais des gradins disposés sur trois côtés. Au centre de l’espace un grand cube noir. Le spectacle commence avec l’ouverture du cube dont les parois montent au cintre, laissant apparaître un espace blanc, vide, dépouillé de tout, étonnamment épuré. C’est une arène, un ring dont nous serons les voyeurs. La partie basse du cube est immobile, entourée de verre, et servira de banc aux acteurs. Deux hommes se lavent à un mince filet d’eau sorti du plafond, et vont se changer, Eddie et un collègue, qui se purifient d’une lourde journée de labeur. Déjà le spectateur, qui à la faveur de cette disposition est au plus près des acteurs, sent chez Eddie une force brutale mais aussi une certaine fragilité ; la fragilité de ceux qui ne veulent pas voir la réalité et qui s’enferment dans leurs certitudes obtuses. Van Hove réussit à donner à cette violence inéluctable, qui nourrira le drame qui s’annonce, à cette fatalité en mouvement, une pureté et une délicatesse proprement bouleversantes. Il y parvient par une direction d’acteurs impeccable de précision. Tous sont excellents, tous arrivent à entrer totalement dans leur rôle et à créer entre eux une unité de jeu et une tension d’une rare intensité. Que ce soit Alain Fromager, juste de ton dans le rôle de maître Alfieri, le narrateur qui en fonction de la trame du récit sera souvent autour du dispositif ; que ce soit Caroline Proust, qui campe une Béatrice dépassée par les évènements, aimante qui tente vainement de concilier tout le monde sans jamais tomber dans la fadeur ou la mièvrerie ; que ce soit Pauline Cheviller, belle comme un cœur, qui ne sait pas encore se situer entre la candeur de l’enfance et le désir de femme ; que ce soit Laurent Papot et Nicolas Avinée, qui campent parfaitement les deux clandestins italiens et qui incarnent le destin en marche. Enfin le merveilleux Charles Berling, au plus haut sommet de son art, qui est si parfaitement cet être un peu brut, qui se débat entre sa culture d’homme méditerranéen, qui est resté très macho, qui veut être respecté (il le répètera plusieurs fois dans la pièce) et les valeurs de la société américaine ; qui ne comprend pas les forces qui l’agitent, plein de pudeur, pur et impur à la fois, et qui brule d’une fièvre intérieure qui finira par s’exprimer, malgré lui, car il est pris dans l’engrenage de la fatalité.

Ce spectacle est une véritable splendeur, qui marque et dont on gardera nécessairement le souvenir. La douceur du Requiem de Fauré particulièrement en fin de spectacle donne une note d’apaisement. La dernière scène est saisissante de beauté et d’émotion : la boite se referme sur le drame consommé pendant qu’une pluie de sang inonde les personnages rassemblés dans une furieuse mêlée.

Une ovation du public grandement méritée.

1 Comments

  1. Un des plus beaux spectacles vus à Berthier. Le talent de Van Hove se confirme une fois de plus, après les Damnés qui ont éblouis Avignon.
    L’émotion a la fin du spectacle était telle qu’on avait du mal à quitter le theâtre.
    Cette magie là est un moment intense qu’on a pu heureusement partager.

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