AVIGNON 12 juillet

ANTIGONE de Sophocle, SATOSHI MIYAGI

Satoshi Miyagi, né en 1959 est un metteur en scène japonais. Il a étudié l’esthétique à l’Université de Tokyo puis se tourne vers le théâtre. Dès 1986 il présente des solos où il lie de grands récits à une méthode corporelle proche du butò. En 1980, il crée sa première compagnie de théâtre à l’Université mais il continue de travailler sur ses propres recherches notamment avec ses performances en solo. En 1990, il fonde une seconde compagnie, Ka’uka, avec laquelle il développe une méthode de travail basée sur la gymnastique orientale et des alternances de rôle entre comédiens – chaque personnage est interprété par deux acteurs, le premier raconte et le second évolue sans parler. Il s’inspire également de certaines techniques de formes traditionnelles du théâtre japonais tel que le bunraku ou le kabuki. En 1995 il est invité à créer avec Tadashi Suzuki Electre au stade antique de Delphes. Son répertoire est très varié car il aborde aussi bien des textes d’auteurs japonais que les tragédies classiques comme Médée d’Euripide ou Antigone de Sophocle, mais aussi le théâtre shakespearien avec Othello et Le Conte d’hiver et plus généralement le théâtre anglo-saxon contemporain avec Salomé d’Oscar Wilde ou encore Un tramway nommé Désir de Tennessee Williams. Il obtient de nombreuses récompenses internationales. Il adapte et met en scène en 2006 le Mahabharata qu’il recrée en 2014 au festival d’Avignon dans la carrière de Boulbon. Depuis 2007, il dirige le Centre des arts vivants, fondé en 1997 par Tadashi Suzuki, à Shizuoka au pied du Mont Fuji. Il organise chaque année le festival international de théâtre de Shizuoka où il invite les plus grands noms du théâtre contemporain.

Dés l’entrée dans la Cour d’honneur du Palais des papes, en cherchant sa place, on est saisi par la vue d’un spectacle magique. La scène est transformée en un plan d’eau sur lequel évoluent une trentaine de personnages, tout de blanc vêtus avec un costume qui tient à la fois de la cuirasse et du squelette, en voiles légers, qui avancent dans l’eau avec une lenteur cérémonielle, tenant des petites chandelles dans des verres qu’ils font teinter en caressant le bord. De-ci de-là émergent des rochers qui font penser à un jardin zen. Le silence s’impose spontanément et d’emblée, pour ceux qui ont vu le Mahabharata en 2014, on reconnaît la marque de Satoshi Miyagi, et de son costumier. La magie ne nous quittera pas, deux heures durant. On est d’emblée frappé par l’extrême raffinement et la beauté qui se dégagent de ce spectacle. Des percussions obsédantes, à la manière de Philip Glass, annoncent le début, ponctuées par les premiers accords de la Messe du temps présent, hommage au compositeur français Pierre Henry, décédé dans la nuit du 5 juillet, qui avait créé cette musique pour un ballet de Béjart présenté dans la Cour d’honneur en 1967. Puis une partie de la troupe, en mode saltimbanque, vient nous rappeler avec humour, dans un français prononcé à la japonaise, sous-titré, l’histoire d’Antigone. « Le français est une langue difficile je vais avoir besoin de réconfort » nous dit-t-elle, avant de s’écrier « Antigone, c’est moi !» Le public est conquis. Mais ce moment d’humour cède la place à un spectacle qui cultive la lenteur, d’une beauté douce et généreuse, à l’esthétique raffinée et inventive. Pourquoi monter la pièce de Sophocle à la manière du théâtre nô, dans une tradition bouddhiste et dans un haut lieu de la chrétienté ? Satoshi Miyagi s’en explique : « Il y a plusieurs écoles dans le bouddhisme japonais, mais il y a quand même une certaine tendance : c’est qu’on ne tranche pas entre méchants et bons par nature … L’Antigone de Sophocle n’était pas bouddhiste mais, dans ses répliques, nous trouvons des pensées similaires du bouddhisme japonais d’aujourd’hui, particulièrement sa volonté d’aimer tous les êtres humains sans les diviser. » Effectivement, Antigone défend le droit à une sépulture pour Polynice, le méchant, au même titre que son frère Etéocle, le bon. C’est aussi nous dire que la création artistique est universelle et que l’art peut tout exprimer. Il est donc particulièrement intéressant et fascinant de voir cette Antigone brasser les cultures orientales avec ses modes d’expression, par un metteur en scène féru de théâtre nô ou de Kabuki et qui utilise même les expressions du théâtre indonésien par la projection sur le mur du palais des ombres géantes d’Antigone, Créon ou Hémon. J’ai retrouvé dans ce spectacle la même fascination éprouvée devant les pièces d’Ariane Mnouchkine lorsqu’elle faisait jouer du Shakespeare à la manière du théâtre japonais.

Un dernier mot sur ce spectacle riche, fascinant et magique qui mériterait des pages de commentaires. Satoshi Miyagi a utilisé sa méthode de travail basée sur le dédoublement des rôles entre comédiens – chaque personnage est interprété par deux acteurs, le premier raconte et le second évolue sans parler, ce qui donne à la tragédie une profondeur plus grande encore. Ce qui symbolise également la division qui fait l’œuvre de Sophocle entre la loi des hommes et celle des Dieux, entre l’obéissance à la loi de la Cité et l’obéissance à la morale, celle des Dieux et des humains.

Je ne sais si ce spectacle sera repris, où et quand. Je vous souhaite d’avoir le bonheur de le voir un jour.

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