LA CAMÉRA DE CLAIRE

Auteur : Cinéaste de Corée du Sud, Hong Sang-soo, 56 ans, a réalisé pas moins de 23 films de 1996 à 2018, soit presque un film par an. Ce réalisateur prolixe a fait des études aux Etats-Unis et en France. Il est un habitué des prix, que ce soit à Cannes où il obtient le Prix Un certain Regard pour HA HA HA en 2010, ou à Locarno où il obtient le Prix de la mise en scène en 2013 pour Sunhi, et le Léopard d’or en 2015 pour Un jour avec, un jour sans. Il n’a pas moins de 70 nominations dans les festivals européens. Ses thèmes de prédilection sont les relations de couple conflictuelles, le malaise existentiel des jeunes Coréens, l’alcool, le sexe, le plus souvent incarnés dans des réalisateurs et leurs diverses rencontres avec des jeunes.

Résumé : Pendant le festival de Cannes, Man-Hee, une jeune employée est licenciée sans ménagement par sa patronne qui la juge malhonnête. Elle travaille dans la maison de production qui accompagne un réalisateur coréen venu présenter son film, So Wansoo. Claire qui arpente les rues et les plages de la ville de Cannes avec son appareil photo, rencontre les membres de ce trio et les prend tour à tour en photo. Ces images circulant de l’un à l’autre vont permettre aux coréens de faire évoluer leur relation.

Analyse : Certains pourraient penser, d’autres l’ont écrit, qu’il s’agit d’une œuvre mineure, que le film se résume à une Isabelle Huppert qui trottinant sur la Croisette en prenant des photos rencontre une jeune coréenne qui vient de perdre son boulot. C’est tout ! Les uns et les autres se trompent lourdement ou n’aiment pas Hang San-Soo. Ce film minimaliste est une épure magnifique qui peut résumer l’œuvre de ce grand maître coréen, avec une luminosité inhabituelle car il a été tourné à Cannes pendant le festival de 2016, dans le cadre enchanteur d’un paysage méditerranéen. Certes le tournage n’a duré que 5 jours. Ce n’est pas pour autant une œuvre bâclée ; au contraire, cela montre le talent de ce réalisateur qui tel un Picasso, peut faire en quelques traits une œuvre synthétique qui condense les thèmes de sa filmographie. Il n’est pas donné à tout le monde de faire comme dans une respiration, un film d’une telle qualité, aussi abouti, léger, lumineux, d’une parfaite précision et concision, plein de malices et de clins d’œil, notamment pour Éric Rohmer que le réalisateur admire, et cela se voit. On y retrouve les relations amoureuses triangulaires difficiles, la lâcheté des hommes, les petits rien de la vie, souvent douloureux, le hasard des rencontres, les affres d’un réalisateur (incarné par Jin-yeong Jeong, véritable sosie du réalisateur), l’alcoolisme. Mais il y a plus. Dans ce film d’une grande grâce, et finalement très sophistiqué, il fait intervenir une étrange française qui arpente Cannes avec son appareil photo (Isabelle Huppert), pleine de charme, de candeur, de calme et d’incongruité, au rôle perturbant, un peu magique, qui rencontrera et photographiera tour à tour tous les membres de ce trio bancal. Réflexions sur le regard, sur l’instantané de la photographie, sur l’importance de l’observation qui semble contenir toute la vérité des êtres. « La seule façon de changer les choses est de les regarder très lentement une fois encore » confie Claire à sa jeune amie Man-hee (la belle Min-Hee Kim) pour expliquer son goût pour la photographie. Claire dont les photos constituent un trait d’union entre ces êtres puisqu’il semble qu’elle ait le pouvoir secret de reconstruire leur histoire. Et dans un chassé-croisé du temps, dont ce réalisateur a le secret, on croit comprendre que Claire n’est pas la simple touriste à l’appareil photo mais une petite fée magique qui remet un peu d’ordre dans ces relations humaines décousues. Un moment de bonheur.

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