MOI, DANIEL BLAKE

Auteur : Ken Loach est un réalisateur, scénariste, acteur de 80 ans. Connu comme cinéaste engagé il s’intéresse surtout aux laissés-pour-compte de la société et donne une voix à ceux qui ne l’ont pas. Auteur d’une quarantaine de films il est un habitué de la croisette avec quatorze films sélectionnés. Il a reçu au total 14 prix dans les principaux festivals européens, dont : 2 palmes d’or pour Moi, Daniel Blake (2016) et Le vent se lève (2006), un Ours d’Honneur à la Berlinale (2014), Prix du jury pour La part des Anges (2012), Prix du jury œcuménique pour Looking for Eric (2009), Lion d’Or d’Honneur à la Mostra de Venise (1994), Prix du jury pour Raining Stones (1993) et Hidden Agenda (1990).

Résumé : À la suite d’une crise cardiaque, Daniel Blake, menuisier de 59 ans, est contraint de faire appel à l’aide sociale. Bien que son médecin lui ait interdit de travailler, il se voit signifier l’obligation d’une recherche d’emploi par le « job center », sous peine de sanctions. A l’occasion d’un de ses rendez-vous au centre il croise la route de Katie, mère célibataire de deux enfants, contrainte d’accepter un logement à 450 km de chez elle pour ne pas être placée en centre d’accueil et risquer de perdre ses enfants. Pris dans les filets d’une administration kafkaïenne, ils vont tenter de s’entraider.

Analyse : Il nous avait assuré que Jimmy’s Hall (2014) serait son dernier film. C’était sans compter sur la colère, la révolte et la faculté d’indignation d’un jeune homme de 80 printemps ! Une fois encore, inlassablement, avec sa profonde humanité, Ken Loach dénonce, tente d’éveiller nos consciences en nous montrant crument une réalité que nous connaissons sans doute, mais que nous ne voulons pas toujours voir dans sa cruelle vérité. Déjà en 1966, dans un téléfilm, Cathy come home, le réalisateur avait suivi un couple qui n’arrivait pas à se loger et auxquels les services dits sociaux enlevaient leurs enfants. Cinquante ans plus tard exactement rien n’a donc changé ? C’est peut-être pire encore aujourd’hui après l’ère Thatcher. Le réalisateur reprend son bâton de pèlerin pour dénoncer le libéralisme débridé, la privatisation des services sociaux aux impératifs de rentabilité totalement incompatibles avec des objectifs sociaux. Système cynique qui programme la disparition des statistiques de certains chômeurs en multipliant les procédures absurdes et décourageantes, les formulaires abscons à remplir sur Internet (pour ceux qui n’ont pas d’ordinateur et ne sont pas familiarisés avec son utilisation !), avec des sanctions humiliantes se traduisant par la perte de droits pour un temps plus ou moins long, et des employés modèles qui les appliquent avec une rigueur de métronome car eux aussi ont peur de perdre leur emploi. Dans Manuel de Libération (voir le commentaire) Alexander Kuznetsov dénonçait un système où l’État russe ne veut pas prendre en charge des êtres faibles dont il faudrait assurer l’avenir. Mais au moins il leur assure le vivre et le couvert. Ici l’État est beaucoup plus cruel et hypocrite car il bâtit des systèmes sociaux chargés précisément de s’occuper de ces déshérités, mais il fait tout pour ne pas leur donner ce à quoi ils devraient avoir droit et les abandonne plus désespérés encore car ils n’ont plus droit à rien et ont comme seule chance de survie la banque alimentaire et la belle solidarité qui peut naître entre eux. Il les traite comme des chiens, à l’image de ce chien errant éclopé seul au milieu d’une ruelle qui apparaît dans le film.

Ce film, quasi documentaire, est magnifique et bouleversant. Certaines scènes sont à la limite du supportable, notamment celle de Katie à la banque alimentaire, qui évoque une Angleterre victorienne qu’on croyait révolue. Le tandem Ken Loach-Paul Laverty, son scénariste depuis vingt ans, a encore fait des miracles. Une mise en scène dépouillée, des plans séquences dynamiques, des dialogues simples servis par de magnifiques acteurs, des situations sociales désespérément vraies, tout est juste de ton. On a pu reprocher au réalisateur son manichéisme. Oui il y a d’un côté les pauvres, les opprimés, broyés par le système, et de l’autre une administration bureaucratique, aveugle, insensible. Mais Ken Loach ne se livre pas à une satire ; il dénonce simplement la triste réalité sociale. Ce n’est pas manichéen que de prendre parti et d’accuser vigoureusement un système absurde, hypocrite qui broie les individus qu’il est censé aider, qui les déshumanise et leur enlève toute dignité.

La palme d’or attribuée à ce film a été critiquée par les cinéphiles cannois (voir mon avis sur le Festival de Cannes 2016). Il est vrai que, du point de vue cinématographique, bien d’autres films lui étaient supérieurs. Mais si ce n’est pas du grand cinéma c’est un très grand film.

4 Comments

  1. Oui, c’est tout simplement un très grand film.

    Et heureusement que Kenny est encore là pour montrer à l’écran la disparition des acquis d’une classe sociale en Europe, celle des « Travailleurs! », et le retour du XIXème siècle, comme tu le fais si bien remarquer.

  2. Grand film ? Film décevant ?
    Pour moi Ken Loach est largement au dessus de ces critères « de qualité » cinématographiques.
    La seule chose que j’ai envie de dire, c’est : Merci, Monsieur Ken Loach.
    Et aussi : pourvu qu’il y ait encore d’autres Ken Loach après celui là ! Après tout, Oliveira a filmé à plus de cent ans !

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