NUL HOMME N’EST UNE ÎLE

Auteur : Dominique Marchais est un réalisateur français. Après des études de philosophie, il collabore au magazine Les Inrockuptibles en tant que critique de cinéma. Il commence sa carrière dans le cinéma en 1998 en travaillant sur le montage de plusieurs films. Il signe son premier film en 2003, Lenz échappé, un court métrage consacré au poète Lenz (d’après une nouvelle de Georg Büchner), qui obtient en 2004 le prix spécial du jury au Festival du film de Vendôme. Son premier long métrage, Le temps des grâces (2010) est consacré à la façon dont le travail agricole modèle les paysages et les écosystèmes. En 2014 il réalise La ligne de partage des eaux sur l’aménagement du territoire. Son film Nul homme n’est une île a reçu le prix 2017 du festival Entrevues de Belfort.

Résumé : Dans ce documentaire Dominique Marchais, de la Sicile à l’Autriche en passant par la Suisse, va à la rencontre d’hommes et de femmes qui tentent de concilier une véritable pratique de la démocratie avec de nouvelles formes de production respectueuses des hommes et de l’environnement.

Analyse : Dans les premières images on suit une personne filmée de dos en gros plan, qui nous amène sur une place, la Piazza del Campo de Sienne tellement reconnaissable par sa forme incurvée comme un amphithéâtre et par la présence dans sa partie basse du Palazzo Publico avec sa Torre del Mangia, la plus belle place médiévale d’Europe, sinon du monde. Nous pénétrons dans la Salle des Neuf (conseil de 9 citoyens) avec Chiara Frugoni, historienne spécialiste du Moyen-Âge, qui de sa voix chaude et passionnée nous commente la fameuse fresque d’Ambrogio Lorenzetti, Allégorie et effets du bon et du mauvais gouvernement(1338-1340) peinte sur trois murs de cette salle. L’historienne nous explique que c’est la première fois dans l’histoire de l’art que le paysage apparait comme un « sujet narratif », ce que nous retrouverons tout au long du documentaire de Dominique Marchais. D’un côté une ville magnifique en maçonnerie de pierres et de briques, remplie de tours, de palais, d’habitations, d’églises et de magasins. L’harmonie règne ; sur les toits des maçons œuvrent, les artisans travaillent paisiblement, les activités de production et de commerce sont représentées. A la campagne les champs sont bien cultivés, le va-et-vient des hommes et des animaux est incessant. La paix règne. Tout est dans l’horizontalité. La recherche par tous du bien commun est la seule forme de bonne administration de la cité.

En face la fresque prend des tons sombres et gris. Seul un artisan forge des armes. Des cadavres jonchent le sol, les soldats en armes sont omniprésents, la mort rode. Tyrannia, sous un aspect démoniaque, tient prisonnière la Justice à ses pieds. A la campagne des soldats pillent les habitations, les champs sont ravagés, les habitations tant civiles que religieuses sont en ruine. Tout est verticalité dans ce mauvais gouvernement.

Cette fresque est le fil conducteur du documentaire. Dominique Marchais, à travers trois expériences, nous montre des actions précises et efficaces d’hommes et femmes de bonne volonté, à la reconquête du bien commun, qui veulent construire un monde où règne la démocratie, où l’on pratique d’autres formes de production dans le respect de l’environnement, loin des impératifs économiques de profit et de rentabilité des marchés capitalistes, mais simplement à la recherche du juste prix ; « des gens qui font de la politique à partir de leur travail, plutôt que des gens qui font de la politique leur travail », nous précise-t-il. La politique, au sens noble et étymologique du terme, politikos en grec, ce qui a rapport aux affaires publiques, au gouvernement d’un État.  Ce ne sont pas pour autant des utopistes. Ces gens sont ancrés dans la réalité ; la viabilité de leur système qui fait tache d’huile nous prouve qu’une autre société est possible dans la recherche du bien commun, la solidarité et le respect de la nature. Le réalisateur nous emmène à travers l’Europe, en Italie d’abord, en Sicile. Aux pieds de l’Etna, il y a Roberto Li Calzi, fondateur de la coopérative « Galline felice », les poules heureuses. Rescapées des usines de ponte elles deviennent le symbole de sa lutte contre l’économie qui défigure les paysages, bétonne les exploitations fertiles et chasse les paysans de leur terre. Son combat est de garder coûte que coûte, entre autoroutes et supermarchés, la production traditionnelle d’agrumes. Cette coopérative fait vivre aujourd’hui 500 personnes dans la région et son réseau est devenu européen, France, Belgique, Autriche. Personnage passionnant, plein de bon sens et d’amour pour sa terre.

Nous passons ensuite en Suisse, à Vrin, dans le canton des Grisons, où l’architecte Gion A. Caminada a imaginé des constructions en bois très harmonieuses, ce qui a freiné l’exode rural et permis le développement local de ce village de 249 habitants sans nuire au magnifique paysage des Alpes. Le voyage s’achève dans le Land Vorarlberg en Autriche, avec un exemple de démocratie participative où architectes et charpentiers travaillent à la préservation des paysages, de l’espace commun, dans le respect des exigences environnementales par l’utilisation du bois. C’est là qu’a été créé cet étonnant Bureau des questions du futur, composé d’agronomes, d’économistes, de sociologues, d’architectes, chargés de répondre à toutes les questions des citoyens sur l’écologie, la démocratie ou la gouvernance.

Dominique Marchais n’est pas un donneur de leçons. Il s’intéresse à ces expériences fructueuses de démocratie participative, dans le respect d’une économie solidaire et de l’environnement qui prouvent qu’une autre société est possible. Les paysages sont au cœur de son travail. Comme dans la fresque de Lorenzetti, il est convaincu que la verticalité des économies et des politiques engendre le mauvais gouvernement et le malheur des citoyens. Sa mise en scène témoigne de la nécessité de l’horizontalité, comme celle des paysages qu’il filme magnifiquement et qu’il aplanit par une longue focale.

Le titre du film est tiré d’un poème de John Donne écrit au XVIIème siècle :      « Nul homme n’est une île, un tout, complet en soi ; tout homme est un fragment du continent, une partie de l’ensemble ; si la mer emporte une motte de terre, l’Europe en est amoindrie…  » Suivent ces vers magnifiques qu’Ernest Hemingway a choisi de mettre en exergue de son roman  Pour qui sonne le glas : « La mort de tout homme me diminue, parce que j’appartiens au genre humain ; aussi n’envoie jamais demander pour qui sonne le glas : il sonne pour toi ».

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