Malmkrog

Auteur : Cristi Puiu né en 1967 est un scénariste, réalisateur, acteur roumain. Il est admis en 1992 à l’Ecole supérieure d’arts visuels de Genève. Son premier court métrage, Avant le petit déjeuner, est sélectionné en 1995 au Festival de Locarno. En 2001 il met en scène son premier long métrage, Le Matos et la thune, sélectionné à la Quinzaine des réalisateurs, où il remporte plusieurs prix dont celui FIPRESCI. Son court métrage, Une cartouche de Kent et un paquet de café (2004)est couronné d’un Ours d’or à Berlin. En 2006 La Mort de Dante Lazarescu obtient le prix Un certain regard au Festival de Cannes ainsi que le prix spécial du jury lors du Festival international du film de Chicago. En 2010, il réalise son troisième long métrage AuroreSierranevada est sélectionné à Cannes en 2016. Malmkrog (2020) a été primé dans la nouvelle programmation Encounters de la dernière Berlinale.

Interprètes : Agathe Bosch (Madeleine), Frédéric Schulz-Richard (Nikolaï), Diana Sakalauskaité (Ingrida), Ugo Broussot (Édouard), Marina Palii (Olga).

Résumé : Nikolaï, aristocrate, grand propriétaire terrien, met son domaine à la disposition de quelques amis, organisant des séjours dans son spacieux manoir. Pour les invités, le temps s’écoule entre repas gourmets, jeux de société, et d’intenses discussions philosophiques, métaphysiques ou théologiques. Tandis que les différents sujets sont abordés, chacun expose son point de vue sur des sujets qui deviennent plus en plus sérieux..

Analyse : Pardonnez une chronique particulièrement longue mais je suis loin d’avoir épuisé  tous les aspects d’un film époustouflant, monumental, presque écrasant. Puiu a eu l’idée peu banale de mettre en scène le texte d’un philosophe chrétien orthodoxe russe, Vladimir Soloviev, « Trois entretiens. Sur la guerre, la morale et la religion ». Imprégné de la philosophie de Platon, ce dernier fait dialoguer différents intervenants, à la manière du Banquet du philosophe grec. Autour de mets raffinés ou dans un salon, deux hommes, Nikolaï, l’élégant propriétaire terrien, philosophe, esprit fin et cultivé, Édouard, un politicien franco-russe ; trois femmes, Ingrida, l’épouse d’un militaire russe, Olga, une jeune éditrice, fervente chrétienne orthodoxe, Madeleine, libre-penseuse française pleine d’ironie. Trois heures vingt durant ils dissertent sur des sujets hautement philosophiques, théologiques et métaphysiques : la nécessité de la guerre, la paix, le combat entre le bien et le mal, l’évangile, la morale, des passages de la Bible, Dieu comme modèle d’une conduite vertueuse, Jésus face à ses ennemis. On devise également de thèmes politiques comme la construction d’une Europe politique comme garantie de la civilisation, le sentiment d’appartenance de la Russie à l’Europe, autant de thèmes qui ne datent pas le film. Les convives évoluent dans une villa aristocratique confortable à l’ameublement raffiné et élégant, avec une armée de serviteurs stylés et dévoués. Le réalisateur a centré tout son film sur les dialogues. Il ne nous donne aucune indication pour situer l’action dans le temps, dans l’espace. Nous ne savons rien des personnages ni des relations qui existent entre eux. Par exemple nous ne savons rien d’une femme en noir, austère, commensale semble-t-il, mais qui dine à leur table. Des costumes et des propos échangés nous savons que nous sommes à la toute fin du 19e siècle, au début du 20e. D’après le titre nous sommes dans un village de Transylvanie, mais ils ne parlent que de la Russie. Les convives sont polyglottes ; ils s’expriment en un français parfait et riche comme le faisaient les aristocrates entre eux, mais on parle également le russe et l’allemand.  

Ce film est une vraie leçon de cinéma. Ce huit clos avec unité d’espace et de temps n’est pas du théâtre filmé. Insensiblement Puiu casse l’aspect statiques des personnages et nous donne l’impression d’une action malgré les longs monologues des convives. Le montage, le scénario, la mise en scène et l’image sont d’une précision méticuleuse. Chaque élément du décor, chaque personnage a sa place précise. Une mise en scène inventive également par l’utilisation des hors champ lorsque dans la seconde partie il place sa caméra à côté du personnage invisible qui parle dont les propos sont lancés derrière une porte entrouverte, ne filmant que les réactions de ceux auxquels ils sont adressés. Avec subtilité il nous fait sentir les bouleversements qui vont éclater au début du vingtième siècle. Le film joue avec ces présages dans un incident mystérieux. Les discussions sont soudainement interrompues : des chants, le son de cloches qui carillonnent troublent la quiétude.  Les aristocrates restent assis, choqués par l’inertie des serviteurs qui ne répondent pas à l’appel de leur petite cloche. Lorsqu’ils se décident à se lever ils se font abattre par une pluie de balles. La séquence suivante ils reprennent leur conversation, sans suite à la scène qui vient de se dérouler. Tout est beauté dans ce film : certains plans à la composition particulièrement soignée sont de véritables tableaux ; l’harmonie du décor et des costumes, la lumière tantôt franche tantôt filtrée, constituent l’écrin de dialogues particulièrement intelligents et profonds.

Ce film n’est pas léger. Il n’est pas fait pour divertir. Il aiguise notre esprit, parle à notre intelligence. Il continue de nous habiter longtemps comme lorsque l’on a participé à une conversation sans avoir pu exprimer la totalité de notre point de vue.                                       .

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